RD Congo : Halte à l’implication des enfants dans des manifestations publiques à Goma

Rédaction Centrale
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Photo prise par VOA lors de la marche du 18 janvier 2023 à Goma,Ph/VOA

Des manifestations publiques à Goma

La législation tant nationale (notamment la Constitution du 18 février 2006 telle que modifiée par la loi n° 11/002 du 20 janvier 2011), régionale (notamment la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples du 27 juin 1981) qu’internationale (notamment la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948 et le Pacte International relatif aux Droits Civils et Politiques du 16 décembre 1966) reconnaît le droit aux réunions et manifestations publiques. Il s’agit d’un moyen d’expression des acteurs sociaux tels que les groupes de pression, les organisations non gouvernementales, les syndicats et les églises ne pouvant faire valoir leurs opinions qu’en organisant des manifestations publiques. 

Secouée par une crise politique, sécuritaire et économique sans précédent, la partie Est de la RDC (dont la province du Nord-Kivu) connait depuis environ trois décennies maintenant, une déstabilisation caractérisée notamment par la violation massive des droits et des libertés individuelles fondamentales. Ainsi, pour exercer leur droit à participer à la gestion des affaires de l’Etat, droit à la libre expression de l’opposition, droit à la démocratie ainsi que d’autres droits similaires consacrés par la législation internationale ; les acteurs sociaux du Nord-Kivu procèdent par l’organisation des manifestations publiques. 

Le mobile principal affiché des manifestations publiques à Goma

Dans la ville de Goma, les manifestations publiques sont devenues très fréquentes. Certaines seraient issues de « manipulations politiciennes », mais d’autres (la plupart) sont liées au fait que la situation de la province se détériore de plus en plus. Les manifestants réclament plusieurs choses au même moment, mais le tout tourne autour de la situation sécuritaire qui demeure très précaire dans la zone, sous un regard « irresponsable » du gouvernement, et « complice » de la communauté internationale. C’est en ce sens que depuis quelques mois, il y a eu des manifestations contre la présence de la MONUSCO en RDC, contre l’insécurité et le kidnapping dans la ville de Goma et les territoires de la province, pour la dénonciation de l’agression par le Rwanda sous le label du Mouvement du 23 Mars, pour le soutien aux FARDC sur les lignes de front contre le M23 et ses alliés (dont le principal), contre la force régionale de l’EAC soupçonnée infiltrée par le Rwanda et complice dans la crise de l’Est de la RDC, etc.

Forte présence des enfants dans les manifestations publiques à Goma

Il se fait remarquer malheureusement que lors des manifestations publiques à Goma (notamment celles du 18 janvier 2023, du 3 et du 06 février 2023), une forte présence des enfants (filles et garçons âgés de moins de 18 ans accomplis) est signalée. La plupart de ceux qui prennent les images des manifestations essaient de minimiser cet aspect. Cependant, en descendant sur le terrain où se déroulent les faits, il se remarque que plus de 60% de manifestants sont des enfants (en uniforme scolaire ou non). Pire encore, ce sont ces enfants qui sont au premier rang sur les lignes de manifestation, utilisés pour barricader les routes (tard la nuit comme tôt le matin), balancer des projectiles, déstabiliser leurs pairs qui étaient déjà en classe, entonner des chants hostiles aux forces loyalistes et au gouvernement, etc.

Cette situation est pourtant prohibée par les instruments juridiques pertinents de protection de l’enfant. En effet, presque toutes les manifestations publiques dans la ville de Goma sont fortement réprimées par les forces de l’ordre. A la fin de chaque journée, il est toujours enregistré des morts, des blessés, des interpellés et même des disparus parmi les manifestants et les forces de l’ordre. Faire participer les enfants à ces genres de manifestations constitue une violation flagrante de leurs droits, et les expose à des risques énormes pour leur sécurité et intégrité. Conformément à l’article 25 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH), « la maternité et l’enfance ont droit à une protection, à une aide et à une assistance spéciales (…) ». Il est cependant regrettable de constater que les organisateurs des manifestations publiques, tout comme les forces de l’ordre, ne prennent aucune mesure pour protéger les enfants lors des manifestations dans la ville de Goma. 

Faire participer les enfants aux manifestations populaires dans la ville de Goma constitue principalement une violation flagrante des droits à la protection pour ces enfants consacrés par la Convention relative aux droits de l’enfant du 20 novembre 1989 à ses articles 2 ; 3 ; 11 ; 16 ; 17 ; 18 ; 19 ; 24 ; 32 ; 33 ; 34 ; 35 ; 36 et 37. Aux termes de ces articles, les enfants doivent être protégés contre les actes et pratiques nuisibles tels que l’abus physique ou mental, l’exploitation sexuelle à des fins commerciales et le recrutement dans les forces et groupes armés. L’implication dans les manifestations publiques constitue également une pratique nuisible en ce sens qu’elle met en danger la vie, la sécurité, le bien-être et l’intégrité physique de l’enfant.

Ne pas confondre avec les droits à la participation des enfants

Tous les enfants doivent être entendus sur les décisions concernant leur vie, selon leur âge et degré de maturité. Ce droit garanti aux articles 12 ; 13 ; 14 ; 15 et 31 de la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE) du 20 novembre 1989 permet aux enfants de jouer un rôle actif dans leurs communautés. Tout se passe en visant l’intérêt supérieur de l’enfant et en garantissant sa sécurité.

L’implication des enfants dans des manifestations publiques à Goma ne saurait jamais être confondue aux droits à la participation des enfants. Non seulement elle expose les enfants à des risques énormes de décès, blessures et autres dangers ; mais elle constitue aussi un moyen de manipuler les enfants qui ne savent exactement dans quoi ils sont plongés, ni ce qu’est leur part dans toutes ces manifestations.

Pire encore est le fait que la plupart de ces enfants sont drogués (il leur est acheté des boissons fortement alcoolisées, de la drogue, de la cigarette …) ou motivés par de petits cadeaux (bonbons, biscuits, canne à sucre …) pour s’impliquer activement dans les manifestations publiques. Ils sont par ailleurs utilisés comme boucliers par les adultes en cas de répression farouche des manifestants par les forces de l’ordre.

Il faut mettre fin à l’implication des enfants dans les manifestations publiques à Goma

Amener les enfants dans la rue pour les manifestations publiques ne constitue en rien une contribution à la protection et à la promotion de leurs droits. Ainsi, cette pratique hostile à la garantie des droits de l’enfant doit cesser, grâce à la contribution de tous. A cet effet :

  • Les parents devront veiller à ce que leurs enfants soient bien protégés à la maison, et qu’ils ne se retrouvent pas dans la rue à l’occasion des manifestations publiques qui sont souvent annoncées au moins 24 heures à l’avance.
  • Les acteurs sociaux organisateurs des manifestations publiques doivent s’abstenir d’impliquer directement ou indirectement les enfants dans la préparation et la tenue des manifestations publiques. Ils doivent prendre toutes les mesures nécessaires pour se rassurer qu’aucune personne de moins de 18 ans accomplie ne prenne part à leurs organisations.
  • Les acteurs de défense des droits de l’Homme et de l’enfant doivent bien monitorer les cas de violation des droits de l’enfant notamment lors des manifestations publiques à Goma, et faire des plaidoyers pour obtenir le plein et effectif respect des droits de l’enfant en toutes circonstances.
  • Le gouvernement doit pour sa part, mettre fin au phénomène « enfant de la rue » ; interpeller les acteurs sociaux sur la mesure d’interdiction de l’implication des enfants dans des manifestations publiques ; instruire les forces de l’ordre sur le respect des droits de l’Homme en général et ceux de l’enfant en particulier, lors des interventions sur le terrain ; sensibiliser les parents et responsables d’écoles, églises et autres centres d’encadrement des enfants sur la protection des enfants ; réprimer sévèrement tout responsable de l’implication des enfants dans les manifestations publiques ; et orienter les enfants appréhendés lors des manifestations, vers les services spécialisés en la matière.

Par Ibrahim NGILA KIKUNI, Chef de Travaux au Département des Relations Internationales à l’Université Officielle de Bukavu (UOB), Doctorant en Politique Internationale de l’Université de Kinshasa (UNIKIN) / RDC et acteur humanitaire actif dans la protection des personnes les plus vulnérables et des personnes handicapées.

 Et

 

Maxime AHADI CIZUNGU

Master 1 en Suivi et Evaluation des projets-programmes, Certificat international en suivi et évaluation à KIT-Royal Tropical Institute/Amsterdam-City, Acteur humanitaire et Spécialiste en suivi, évaluation et protection de l’enfance à Goma – RD Congo.


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